Expat, Français, Sentiments

Facebook, ou l’illusion de la proximité

Une des plus grandes illusions de l’expatriation est la suivante: grâce à la technologie et aux réseaux sociaux, la distance kilométrique ne se transformera pas en distance émotionnelle. Au moment de se dire au revoir, combien en effet ne sont pas tentés de minimiser leur tristesse en disant “mais on va se parler sur Facebook et se voir sur Skype.” C’est évidemment compréhensible, nous essayons de nous cacher derrière l’illusion que rien ne changera, tout en sachant parfaitement que rien ne sera plus jamais comme avant. C’est triste à admettre mais c’est pourtant la vérité.

Depuis le début de notre aventure Saigonaise, j’étais déjà plutôt consciente du fait que mes relations sociales allaient être affectées par notre départ et que Facebook n’y changerait rien, comme je l’expliquais dans l’article Saying Goodbye. Seize mois plus tard, le constat est encore pire: non seulement Facebook est inutile dans la sauvegarde des relations amicales, il y est même complètement néfaste.

Je m’explique. Si Facebook n’existait pas, nous aurions commencé par échanger quelques mails groupés avec nos proches pour leur donner des nouvelles et savoir comment ils se portent. Lorsque la fainéantise aurait pris le dessus, nous nous serions peu à peu retrouvés sans aucun signe de vie et rapidement le manque et l’absence nous auraient poussés à prendre des nouvelles plus souvent, pérennisant la relation personnelle et raccourcissant les milliers de kilomètres le temps d’un FaceTime dominical.

Mais Facebook existe. Et cela signifie que tous les matins, sur mon newsfeed, je vois apparaître les posts quotidiens de mon cercle plus ou moins large d’amis, ce qui me donne l’illusion de faire partie de leur vie et de les connaître. Idem pour eux, forcément. Facebook se charge donc de nous donner des nouvelles, mais de façon complètement artificielle puisqu’en fait, quand je lis vos publications, nous n’avons aucun échange. Vous ne vous sentez pas spécialement en relation avec moi quand je like ou je commente vos posts. Vous vous sentez validés tout au plus, mais la validation, ça a plutôt tendance à alimenter l’égo qu’à renforcer les liens. Vous vous dites que votre post était génial, et que vous êtes génial. Vous vous dites plus rarement que votre ami a été là pour soutenir votre opinion sur Facebook, n’est-ce pas? C’est normal, rassurez-vous. Pourtant, vous avez l’illusion de ma présence et d’un dialogue régulier. Cette illusion aura pour effet insidieux que petit à petit, notre relation faiblira, et nous n’aurons même plus spécialement envie de répondre aux commentaires ou de nous souhaiter un bon anniversaire malgré les notifications de notre réseau social favori.

image

Le problème, finalement, c’est la facilité. Quand c’est trop facile de s’appeler, de se voir, de se toucher, on n’y pense presque pas. Quand on peut faire les choses n’importe quand, on a tendance à ne pas les faire du tout, ça fait partie de la nature humaine. Quand on vit dans la même ville, surtout à partir du moment où on devient parent, il est déjà tellement difficile de se retrouver même une fois par an. Parce que puisqu’on pourrait le faire n’importe quel dimanche, on peut bien attendre le dimanche imaginaire où personne n’est fatigué et ou on n’a pas la flemme. Je me dis donc que la tristesse de l’absence est en fait, elle aussi, une complète illusion. Ce n’est pas l’absence que les larmes expriment lors d’un au revoir aux expatriés, c’est la fin d’une fausse disponibilité. On fait le deuil de la croyance qu’on va pouvoir se voir n’importe quel dimanche. Même si on ne l’a presque jamais fait lorsqu’on vivait sur le même continent.

Heureusement, si nous sommes suffisamment proches, ni la distance ni les réseaux sociaux n’auront d’impact sur notre relation et nous continuerons à vouloir entendre le son de nos voix respectives. Nous saurons que ce qui se passe sur le fil d’actualité n’est qu’une parcelle de la réalité, et nous nous assurerons régulièrement que l’autre va bien. Et c’est à ça, j’imagine, qu’on reconnaît une vraie amitié. C’est celle qui reste engagée et qui prend le risque de souffrir de cette distance pour ne pas souffrir d’une absence ad vitam, parce que ce serait juste inimaginable de ne pas faire partie de la vie de l’autre. C’est celle qui sent à des milliers de kilomètres que quelque chose ne va pas chez nous et nous appelle juste pour vérifier. C’est celle qui n’a pas peur de nous dire sur messenger qu’elle ne sent pas trop bien et qu’elle a besoin d’aide, de soutien, de papoter avec un verre de vin et sa caméra interposée. C’est celle qui ne manquerait jamais l’occasion de nous prendre dans ses bras, même cinq minutes, même s’il faut prendre des avions pour le faire. C’est celle sur qui on peut compter, n’importe quand et pour toujours.

À ceux et celles qui liront cet article et qui font ou on fait partie de ma vie, je veux que vous sachiez que je ne suis pas du tout amère. La vie est ainsi faite. Ce n’est de la faute de personne, si ce n’est de Facebook. Des portes s’ouvrent, d’autres se ferment. Nous avons fait des choix dont nous connaissions les conséquences. La mienne vous sera toujours ouverte, même si nous ne sonnons pas beaucoup à nos portes respectives. Et si l’envie vous prenait de papoter avec moi, n’ayez pas peur de m’envoyer une petite notification, ça me fera plaisir.

Je voulais surtout ici éviter aux nouveaux et futurs expatriés de se voiler la face, et leur permettre peut-être de faire le deuil plus facilement d’une vie passée qui ne sera jamais présente à nouveau, que ce soit par la transformation de vos relations que par un millier d’autres transformations que vous apporte le voyage. Il faut parfois se délester de quelques plumes pour mieux prendre son envol.

Merci de m’avoir lue! Paix et lumière sur vous tous,

Jessica

 

Leave a Reply

Fill in your details below or click an icon to log in:

WordPress.com Logo

You are commenting using your WordPress.com account. Log Out /  Change )

Google+ photo

You are commenting using your Google+ account. Log Out /  Change )

Twitter picture

You are commenting using your Twitter account. Log Out /  Change )

Facebook photo

You are commenting using your Facebook account. Log Out /  Change )

Connecting to %s